J'aime l'âne si doux - Francis Jammes
J'aime l'âne si doux - Francis Jammes

J'aime l'âne si doux

 

J'aime l'âne si doux

marchant le long des houx.

Il a peur des abeilles

et bouge ses oreilles.

Il va près des fossés

d'un petit pas cassé.

Il réfléchit toujours

ses yeux sont de velours.

Il reste à l'étable

fatigué, misérable.

Il a tant travaillé

que ça vous fait pitié.

L'âne n'a pas eu d'orge

car le maître est trop pauvre.

Il a sucé la corde

puis a dormi dans l'ombre.

Il est l'âne si doux

marchant le long des houx....


Francis Jammes


L'âne du jardinier


Le terreau, la ciboule et le lys me parfument.

Je suis comme un jardin, je porte des légumes.

Et si c'est un melon j'ai l'air d'un oriental,

qui a dessus son dos une outre de cristal.

Je salue en passant les choses matinales :

la rosée, les osiers, et les fleurs du Bengale,

les écoliers qui ont des pièges à moineaux,

l'ouvrier sans travail, l'aiguiseur de couteaux,

la laitière de roses aux jambes décidées,

le soldat-laboureur qui passe entre les blés.

Je comprends peu la terre à cause du mélange.

Je comprends mieux le ciel où il n'y a que des nuages.

Cependant c'est en vain qu'à chaque instant j'essaie

d'escalader l'air bleu, de mon sabot usé.

Chaque fois le sabot retombe, malhabile,

rivé au sol par des entraves invisibles...


Francis Jammes


Platero, le petit âne espagnol

 

Platero est petit, velu, doux, d'aspect si tendre que l'on dirait qu'il est tout en coton, qu'il n'a pas d'os. Seuls les miroirs de jais de ses yeux sont durs, pareils à deux scarabées de cristal noir.

Quand je le laisse en liberté, il va dans le pré, gracieux, caresse en les frôlant à peine de son mufle les minuscules fleurs roses, bleu ciel ou jaunes.

Doucement, je l'appelle : "Platero". Il vient vers moi d'un léger trot joyeux que je crois entendre rire, accompagné de je ne sais quel chant idéal de grelots.

Il mange tout ce que je lui donne. Il aime les mandarines, le raisin muscat aux grains d'ambre, les figues violettes qui ont une fine goutte cristalline de miel.

Gentil et câlin, il est comme les enfants, filles et garçons, mais fort à l'intérieur, ferme, un caillou. Lorsque sur son dos je passe, le dimanche, par les dernières ruelles du village, les hommes des champs aux gestes lents et vêtus de linge propre, sont là qui le regardent :

"C'est de l'acier qu'il a, disent-ils".

Oui, de l'acier et en même temps de l'argent de lune.

 

 Juan Ramón Jiménez (traduit par Hervé Rougier)